À propos du néo-« économisme » de la LCI

« Tous conviennent que nous devons organiser la lutte de classe du prolétariat. Mais qu'est-ce que la lutte de classe ? Lorsque les ouvriers d'une fabrique, ou d'une profession, affrontent leur ou leurs patrons, est-ce là la lutte de classe ? Non, ce n'en est encore qu'un faible embryon. La lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que lorsque tous les représentants d’avant-garde de l'ensemble de la classe ouvrière de tout le pays ont conscience de former une seule classe ouvrière et commencent à agir non pas contre tel ou tel patron, mais contre la classe des capitalistes tout entière et contre le gouvernement qui la soutient. C'est seulement lorsque chaque ouvrier a conscience d’être membre de la classe ouvrière dans son ensemble, lorsqu'il considère qu’en luttant quotidiennement, pour des revendications partielles, contre tels patrons et tels fonctionnaires, il se bat contre toute la bourgeoisie et tout le gouvernement, c’est alors seulement que son action devient une lutte de classe. »

-- Lénine, «  Notre tâche immédiate », 1899, t.4


« Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s'engendrent pas l'un l'autre; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d'aujourd'hui ne peut surgir que sur la base d'une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l'une ni l'autre; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l'introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig).Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d'introduire dans le prolétariat (littéralement: de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe.

-- citation de K. Kautsky (Neue Zeit 1901-1902, XX, I, n° 3, p. 79) faite par Lénine dans «  Que faire ? », 1902, t.5, p. 390

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Bernstein et le bernsteinisme ont été un courant révisionniste liquidateur qui a failli emporter le parti du prolétariat allemand, le SPD, et la Deuxième Internationale dès la fin du 19ème siècle. Remettant en cause les fondements du marxisme, Bernstein prônait un réformisme pur et simple. Son révisionnisme portait essentiellement en ce qu’il faisait disparaître les contradictions du capitalisme, le conduisant à considérer possible une évolution continue du capitalisme au socialisme, et qu’il en déterminait comme centrale la lutte pour des « objectifs réalisables ». Sa formule, historique, condensant son révisionnisme, « le mouvement est tout, le but n’est rien », a traversé l’histoire du mouvement ouvrier car elle a été la clé ouvrant la porte aux argumentations et prétextes qu’on a ensuite retrouvés d’une façon ou d’une autre chez tous les révisionnistes qui ont surgi depuis Bernstein. Bien sûr, en fonction des circonstances dans lesquelles ces révisionnistes sont apparus, ils ont enrobé de leur propre sauce leur néo-bernsteinisme.

Pour masquer sa claire rupture avec le marxisme et ne jamais dire ouvertement qu’il rompait avec lui, Bernstein expliquait que sa « nouvelle théorie » n’était en fait qu’une simple évolution du marxisme, répondant à une situation inédite et inconnue de Marx et Engels. Pour prouver cette « situation inédite » (la fin des contradictions du capitalisme), il a développé une longue analyse économique sensée l’exposer. Une analyse économique que Luxemburg ou Kautsky (entre autres) ont réduit en miettes en démontrant qu’elle était complètement faussée, Bernstein s’arrangeant avec les faits et les chiffres afin que ceux-ci « valident » ses conclusions.

Bernstein n’était bien sûr pas le premier réformiste dans le mouvement ouvrier, mais il était le premier à avancer ouvertement son réformisme au nom du marxisme. Il a donc été immédiatement combattu avec toute la vigueur et la détermination que nécessitait le danger de ses positions par les véritables marxistes de l’époque (Plékhanov, Parvus, ...). Rosa Luxemburg mènera aussi la charge, contribuant à faire basculer la majeure partie de la direction du SPD. Puis Lénine, dès qu’il fut confronté à une version russe du bernsteinisme, l’« économisme », rejoint ce combat.

Le gradualisme de Bernstein ou l’étapisme des « économistes » sous-entendait une révision de la conception marxiste de l’État (les bandes d’hommes armés chargés d’assurer la domination d’une classe sur l’autre) ainsi qu’une révision de la prise de conscience socialiste de la classe ouvrière. Celle-ci devenait « spontanée » alors qu’elle ne peut venir que de l’extérieur (cf. le texte mis en exergue) avec son introduction par le parti révolutionnaire. Comme l’explique clairement Lénine dans « Que faire ? », le « mouvement ouvrier spontané, c'est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei; or le trade-unionisme, c'est justement l'asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. » Et il poursuit : « C'est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu'a le trade-unionisme à se réfugier sous l'aile de la bourgeoisie, et de l'attirer sous l'aile de la social-démocratie révolutionnaire. » Sans la conscience socialiste, la révolution ouvrière, nécessaire pour renverser le capitalisme, est impossible.

« Le mouvement est tout, le but n’est rien »

La formule de Bernstein « le mouvement est tout, le but n’est rien » résume parfaitement sa dissociation des luttes ouvrières quotidiennes de la lutte pour la révolution ouvrière et le socialisme -- le but final -- qui devient un projet lointain, une « étape » ultérieure. Les révisionnistes en sont tous arrivés à une position équivalente, sous des prétextes divers et variés tournant autour de la nécessité d’« unifier la classe ouvrière », argumentant que des revendications « immédiates », « réalistes », « tangibles », « concrètes », etc. seraient plus à même de trouver un appui chez les ouvriers. Le résultat débouche sur une division entre un programme minimum -- syndicaliste, économiste, libéral, etc.) -- immédiat, s’inscrivant totalement dans le cadre du capitalisme, et un programme maximum -- la révolution -- pour plus tard (en fait jamais). Pour Lénine il faut toujours lier les luttes « immédiates » avec la nécessité du socialisme : « En un mot, [la social-démocratie] subordonne la lutte pour les réformes, comme la partie au tout, à la lutte révolutionnaire pour la liberté et le socialisme. ».

Comme l’objectif central des luttes était qu’elles soient « réalistes » ou « tangibles », les bernsteiniens n’avaient plus besoin de dénoncer et démasquer les autres organisations puisque celles-ci prônaient des objectifs similaires. Il fallait même, pour renforcer le sentiment d’unité chez les ouvriers, proposer la paix avec elles.

Lénine contre les « économistes »

La lutte de Lénine contre les « économistes », les bernsteiniens russes, fait partie des luttes qu’il a menées (contre les narodniki populistes ou contre les « marxistes légaux ») jusqu’à la scission avec les menchéviks de 1903 pour établir les solides fondations sur lesquelles développer le parti qui allait mener à la victoire le prolétariat en 1917.

Il a mené cette lutte dès qu’il eut connaissance, en déportation, du Credo, « manifeste » sur lequel les « économistes » russes remettaient en question le marxisme orthodoxe et propageaient un révisionnisme à la Bernstein. Ce courant commençait à se développer dans les cercles de jeunes révolutionnaire en Russie et Lénine vit immédiatement toute la régression politique que ce courant représentait. Il envoya ce texte, le Credo, avec une protestation incisive signée par tous les déportés qu’il avait pu réunir ou contacter, pour que les deux soient publiés à l’étranger.

La plupart des points de cette lutte se retrouvent dans la brochure « Que faire ? ». Ils reprennent et développent en particulier les arguments faits contre Bernstein par Luxemburg et les autres sur la question de la conscience socialiste. La dénonciation du spontanéisme qui ne peut mener qu’au trade-unionisme, « politique bourgeoise de la classe ouvrière », et « à préparer le terrain pour faire du mouvement ouvrier un instrument de la démocratie bourgeoise ». Ou la réaffirmation que la conscience socialiste vient de l’extérieur de la classe ouvrière, du parti révolutionnaire. Le corollaire de l’« économisme» est l’étroitesse de son cadre politique qui empêche le développement de la conscience politique et qui met les révolutionnaires « à la remorque du mouvement des ouvriers ». Ainsi Lénine explique que les « économistes » « ont obtenu leurs succès en se mettant au diapason des ouvriers arriérés ».

Un autre volet important de cette lutte portait sur la lutte contre l’amateurisme, pour la construction d’un parti de révolutionnaires professionnels avec un journal comme épine dorsale.

Le néo-« économisme » de la LCI

La LCI a développé une ligne se rattachant maintenant à l’« économisme ». N’ayant plus que quelques dizaines de militants, vieux et démoralisés, essentiellement aux USA [mettre en lien le texte de Perrault où il rappelle les sondages de la SLUS], avec une audience minuscule et un recrutement quasi à l’arrêt, la LCI a trouvé une « nouvelle » tactique pour s’adresser aux militants de l’« extrême-gauche » (qui, même moribonde, est plusieurs centaines de fois plus nombreuse et influente que la LCI, là où elle est présente). Cette « tactique » est d’essayer d’attirer l’attention de ces militants de « la gauche marxiste » (les organisations qui rabattent depuis des décennies pour les directions en place du mouvement ouvrier) et de tenter de les convaincre que, pour retrouver un minimum d’autorité dans la classe ouvrière, il suffirait que leurs organisations rajoutent les 3 ou 4 mesurettes programmatiques que la LCI ne manque jamais de proposer et qu'elles se regroupent.

Dans le meeting public de la LTF du 1er octobre 2025, leur porte-parole Alexis, parlant de « soi-disant économisme », a parfaitement explicité le nouveau programme « économiste » de la LCI. Que ce soit dans sa présentation ou dans ses réponses, on y retrouve tous les travers. Ainsi il explique « la classe ouvrière aujourd’hui est sur la défensive et n’est pas là en réalité en tant que force. Et l’extrême gauche est de plus en plus isolée. C’est pour cela que la tache à laquelle sont confrontée les révolutionnaires c’est de recoller les morceaux. C’est d’essayer de retrouver le chemin de la classe ouvrière pour lui donner une direction qui soit réaliste et qui permette d’avancer pour rompre avec les mélenchonistes et les bureaucrates syndicaux. » Pour les militants de LO, ses conseils : « pour qu’ils puissent avoir de l’autorité sur les travailleurs, il faudrait qu’ils aient une stratégie de lutte qui paraisse réaliste aux yeux des ouvriers et qu’elle soit perçue comme frontalement oppositionnels aux bureaucrates. »

Bien sûr cela nécessite que ces militants d’« extrême-gauche » se donnent la main : « c’est en menant ces luttes défensives sur le terrain de la lutte des classes que, peu à peu, on va commencer à constituer un véritable pôle des révolutionnaires qui sera vu comme alternative crédible face aux bureaucrates » parce que « la classe ouvrière est empêtrée dans ses luttes pied à pied contre les attaques qui tombent de tous côtés. Il faut s’investir dans ces luttes pour lui montrer que les révolutionnaires ont une perspective pour gagner ces luttes qui s’oppose à la stratégie de collaboration de classes des bureaucrates. » Le regroupement de l’« extrême-gauche » sur un programme commun économiste est la première étape indispensable avant de pouvoir entamer, un jour, la deuxième étape : « si on commence à regagner une certaine autorité dans la classe ouvrière on sera en meilleure position pour donner une perspective prolétarienne aux différents mouvements des opprimés. » Le Bolchévik n°141 était plus clair encore sur les étapes : « Pour avancer vers la prise du pouvoir par le prolétariat, il faut d’abord faire avancer les luttes partielles pour les intérêts des travailleurs qui ont lieu aujourd’hui en montrant dans la pratique qu’il faut pour cela une direction révolutionnaire. »

Le vieux fatras des économistes façon LCI

La ressemblance avec tout le vieux fatras des « économistes » russes est frappante, et on peut reprendre les réponses de Lénine quasiment ligne par ligne.

-- Tous les conseils et propositions « fraternels » de la LCI aux organisations réformistes d’« extrême-gauche » représentent la paix que proposait la bible des « économistes » russes, le Credo, où on trouve : « modification de l’attitude du Parti à l’égard des autres partis de l’opposition. Le marxisme intransigeant, le marxisme négateur, le marxisme primitif (qui se fait une idée trop schématique de la division de la société en classe) fera place à un marxisme démocratique. ». Refusant cette capitulation Lénine répliquait fermement : « Encore moins peut-il être question d’un changement tant soit peu notable dans l’attitude du parti ouvrier envers les autres partis d’opposition.  »

-- Les « économistes » argumentaient « Les ouvriers doivent lutter pour eux-mêmes, pas pour les générations futures », accusant l’Iskra de Lénine de sous-estimer la valeur de l’élément subjectif. Martinov insistait qu’il fallait des revendications « tangibles ». Lénine dénonçait ce programme « réaliste » comme la reprise des arguments trade-unionistes qui mènent à un renforcement de l’idéologie bourgeoise sur les ouvriers.

-- Les « économistes » russes disaient que les ouvriers deviendront purs et indépendants s’ils «  arrachent leur destin des mains de leurs dirigeants », ce que la LCI répète en boucle depuis sa résurrection. Lénine répond que c’est une question de conscience pour que les ouvriers se débarrassent de leurs dirigeants, une conscience qui ne peut que venir de l’extérieur, le parti. Or, dans toute la propagande de la LCI, les origines matérielles de la bureaucratie syndicale (sa corruption par les impérialistes avec les miettes de l’exploitation qu’ils lui distribuent) et les raisons de sa défense du capitalisme (les avantages matériels dont elle bénéficie) ne sont plus expliquées. Comme les « économistes » russes, la LCI pense que la classe ouvrière va prendre conscience spontanément, « dans le mouvement », du rôle des bureaucraties et les « remplacer ».

-- Autre parallèle entre la LCI et les « économistes » russes, ces derniers, comme l’explique Lénine, considéraient « que les ouvriers doivent d'abord “par la lutte économique contre le patronat et le gouvernement” accumuler des forces (pour la politique trade-unioniste) et ensuite seulement “passer” - sans doute de “la préparation” trade-unioniste de l'“activité”, à l'activité social-démocrate ! ». Exactement la perspective qu’avance Alexis. Et ce dernier présente comme exemplaire une pétition récente (2025) d’un militant, dans centre de tri, contre l’augmentation des prix de la cantine (qu'on ne peut que condamner, bien sûr) – plus « réaliste » et « tangible » que de faire de la propagande sur des mobilisations ouvrières pour bloquer les armes à destination de l’Ukraine ou d’Israël, mais cependant totalement trade-unioniste.

Le cœur de la polémique de Lénine contre les « économistes » russes portait sur le rôle central des révolutionnaires : «  développer la conscience socialiste dans le mouvement ouvrier, pas de se mettre à la traîne d’une masse politiquement asservie ».

Inutile d’expliquer que les dirigeants et militants de la « gauche marxiste » n’ont toujours pas compris en quoi leurs pratiques depuis des décennies – découlant de leur politique de pression sur les dirigeants syndicaux et de leur rupture avec le programme de transition – diffèrent des propositions de programme d’interventions « réalistes » et « tangibles » de la nouvelle LCI.

Le galimatias sur le « libéralisme »

Les jeunes québécois qui dirigent maintenant la LCI ont pensé qu’il était indispensable que la LCI, pour que la nouvelle « tactique » économiste soit crédible aux yeux des militants des autres organisations, fasse table rase des plus de 60 années passées à les « invectiver ». C’est ce à quoi sert tout le galimatias servi par Perrault sur la soi-disant capitulation au « libéralisme » de « la gauche » et de la LCI depuis la fin de la deuxième guerre mondiale (ou de la destruction de l’URSS). L’objectif de Perrault et de ses coéquipiers est d’effacer les frontières de classe qui séparaient la LCI du marais pour les mettre sur un pied d’égalité. L’essentiel est de faire croire que « tout le monde a trahi » et est dans le même bateau. Les divergences programmatiques fondamentales sont transformées en de simples nuances (voire des « erreurs » de la LCI). Lénine résumait bien cette démarche : « les auteurs du Credo veulent estomper le caractère de classe du parti, rétrécir le marxisme pour en faire un courant réformiste banal ».

La LCI d’aujourd’hui considère que sa « capitulation au libéralisme » a laissé libre court à la félonie des dirigeants ouvriers, aux défaites ouvrières et au recul de la conscience. Conjuguée à son « sectarisme », cette capitulation aurait permis les dérives de la « gauche marxiste », ses dogmes et formules rigides ayant transformé en frontières infranchissables ce qui n’était que des « petites divergences ». Inutile de caractériser la « gauche marxiste » de réformiste pour ses refus de défendre la Corée contre les impérialistes (pour partie), ses soutiens aux campagnes anti-soviétiques et à la contre-révolution en URSS (pratiquement tous), ses soutiens aux fronts populaires qui ont conduit les ouvriers à la défaite (tous), ses soutiens aux forces nationalistes ayant mené aux défaites et au maintien de la domination impérialiste (pour partie), ses refus de défendre inconditionnellement la Chine (tous), etc. ! Perrault remet les compteurs à zéro.

Une majeure partie des militants de la LCI a été convaincue par ces inepties et les a acceptées. Après avoir invectivé depuis des décennies les militants des organisations pour leur réformisme, les militants restés dans la LCI sont apparemment ravis aujourd’hui de pouvoir s’adresser à eux (parfois avec quelques critiques tout à fait mesurées et fraternelles) pour leur proposer, la bouche en cœur et la brosse à reluire à la main, de reconstruire « tous ensemble !, tous ensemble !, ouais ! », un vrai « pôle rééévolutionnaire ».

Et pour prouver leur bonne foi, ils s’autoflagellent en se livrant à une véritable litanie de dénonciations « des principes intemporels », des « appels abstrait à la révolution », des « prêches de révolution stériles et improductifs lancés des bas-côtés », « des dogmes et des formules rigides déconnectés de la réalité », d’un « verbiage révolutionnaire débité », etc. de la LCI passée.

La nouvelle LCI a changé et a rejoint le marécage de la « gauche marxiste », sa solution pour chercher à « donner une direction révolutionnaire à la classe ouvrière », « en proposant des lignes d’action qui fassent avancer la lutte ».

Les prétextes du révisionnisme

Les révisionnistes [1] se présentent souvent comme des continuateurs du marxisme prenant simplement en compte, eux, les nouveaux développements ou évolutions qu’ils viennent (comme Bernstein à son époque) de « découvrir ». Ces évolutions, quand elles ne sont pas purement et simplement inventées, ne sont en général que des prétextes pour masquer ou justifier leurs ruptures avec les principes fondamentaux du marxisme (ou du léninisme/trotskysme).

Souvent il s’agit d’une adaptation pure et simple au système capitaliste, comme le révisionnisme de Bernstein qui reflétait l’importance que la bureaucratie syndicale avait prise en Allemagne et représentait une couverture à l’adaptation de cette couche au capitalisme. Mais le révisionnisme/opportunisme est parfois un abandon des principes pour offrir des réponses simples aux problèmes programmatiques plus compliqués que des périodes particulières ou des changements/bouleversements importants peuvent poser. Des fois c’est le manque d’expérience et de réflexion pour les comprendre qui explique cet abandon des principes. Souvent, c’est le découragement et/ou la démoralisation qui amène à ce révisionnisme.

Le révisionnisme des « économistes » venaient de jeunes qui pensaient développer le mouvement révolutionnaire plus rapidement en s’adaptant à la spontanéité des masses et donc en s’alignant sur les couches les plus arriérées du prolétariat. Même s’ils n’avançaient pas ouvertement leur politique, ils furent combattus immédiatement par les « vieux » (Plékhanov, ...). Mais l’arrestation par la police tsaristes de ces « vieux » leur permis de commencer à se développer.

Le révisionnisme pabliste

L’exemple des révisionnistes pablistes est important à souligner puisqu’il a mené à la destruction de la Quatrième internationale. Trotsky avait envisagé la fin de la bureaucratie stalinienne après la deuxième guerre mondiale et l’ouverture d’une période de révolutions (politique en URSS, ouvrières dans les pays capitalistes). Malheureusement non seulement la bureaucratie stalinienne ne s’était pas écroulée, mais elle s’était étendue en Europe de l’Est et était sortie de la guerre avec une grande autorité dans les classes ouvrières du monde entier. Et les staliniens avaient réussi à dévoyer les mobilisations ouvrières (comme en France, avec un front populaire) pour qu’elles laissent ou redonnent le pouvoir dans les mains des capitalistes.

Pour analyser et comprendre une telle situation, il aurait fallu une Quatrième internationale centralisée internationalement et des cadres expérimentés. Mais celle-ci avait été disloquée et la plupart de ses cadres expérimentés en Europe avaient péri pendant la guerre, victimes soit des nazis soit des staliniens (Trotsky en premier lieu, bien sûr). La seule section qui aurait pu maintenir un minimum de centralisation et qui avait les cadres parmi les plus capables était le SWP états-unien, mais malheureusement celui-ci s’était recroquevillé sur son pays.

Les trotskystes, trop faibles, n’avaient eu quasiment aucune influence dans les événements qui avaient suivi la défaite des nazis, en particulier dans les pays européens où elle existait et où des situations pré-révolutionnaires s’étaient développées. Par ailleurs, la création des États ouvriers déformés dans les pays d’Europe de l’Est, qui était quelque chose de nouveau auquel les militants trotskystes n’étaient pas préparés, posa beaucoup de problèmes théoriques. Conséquence de l’isolement de la IVème Internationale et de sa désorientation politique, l’un de ses dirigeants, Pablo, et une partie des militants en arrivèrent à conclure qu’en faisant pression sur elles, les directions staliniennes pouvaient aller plus loin qu’elles ne le voulaient et entraîner la classe ouvrière sur la voie de la révolution dans une « dynamique » qui les dépasserait.

Comme raccourci à la construction patiente du parti révolutionnaire, ils proposèrent l’entrisme « sui generis » dans ces partis. Le « pablisme » transformait ainsi, au début des années 1950s, la IVème Internationale en groupe de pression sur les directions en place du mouvement ouvrier. C’était l’abandon de la conception léniniste du parti et la destruction de la IVème Internationale. Et on retrouve aujourd’hui ce pablisme dans une bonne partie des organisations d’« extrême-gauche » dont la politique se résume à n’être toujours que des groupes de pressions sur les directions du mouvement ouvrier.

Le trotskysme a été maintenu par la lutte des anti-pablistes, puis, au fur et à mesure que les anti-pablistes sombraient à leur tour dans le révisionnisme, par la Tendance spartaciste.

Le révisionnisme de la LCI

Jusqu’à ce que la LCI flanche aussi.

Ce retour sur le révisionnisme pabliste permet de voir des traits essentiels communs avec le révisionnisme de la LCI. Des cadres vieillissant et démoralisés après quelques décennies d’un isolement qui a grandi proportionnellement aux reculs et dérives continus des organisations du mouvement ouvrier. Une démoralisation liée à la mécompréhension de la période post-soviétique qui s’est traduit par une déconnexion de plus en plus accentuée entre le programme et la réalité du monde, des capitulations incessantes de la section états-unienne à son impérialisme, un béni-oui-ouisme tant dans la SLUS que dans le reste de l’organisation (et un appareil – souvent de permanents -- veillant au grain). Tout cela a mené à une mort cérébrale de la LCI.

Ces problèmes endémiques ont duré et se sont développés sur de longues années et il est facile, a posteriori, de retrouver les éléments les indiquant. Les années qui ont immédiatement suivi la destruction de l’URSS étaient clé pour prendre le taureau par les cornes et chercher à comprendre en quoi les principes étaient mal appliqués alors que la LCI commençait à s’enfoncer au même rythme que le mouvement ouvrier organisé. Si cela avait été fait, peut-être que la LCI aurait pu être sauvée. Elle a donc dégénéré jusqu’à la conférence de 2017 qui a sonné l’hallali.

Pour cette conférence, la secrétaire du SI avait un objectif clair (secret bien sûr), l’« élimination des vieux » qui freinait ses propres volontés révisionnistes. Pour arriver à ses fins, elle n’a pas hésité à utiliser les jeunes nationalistes québécois pour défoncer la position marxiste historique de la TSI/LCI sur la question nationale (elle savait que « les vieux » essaieraient de défendre cette position). De ce point de vue c’est un trait commun, certes minime et anecdotique, avec le développement de l’« économisme » en Russie. La différence étant que les « vieux » avaient été éliminés par la police tsariste tandis que ce sont les militants de la LCI -- suivistes inconditionnels d’une secrétaire du SI à qui ils avaient, par désespoir, confié le poste (la piégeant en fait), pour ensuite la porter aux nues -- qui ont eux-mêmes procédé à cette purge. La secrétaire du SI, Coehlo, n’avait aucune espèce d’idée de où cela mènerait politiquement à moyen terme ni aucun plan. Cela a simplement accéléré la désintégration de la LCI.

La liquidation du programme

Elle n’avait sans doute considéré les critiques sur la question nationale que comme une rectification et n’avait pas compris que c’était un premier principe clé du marxisme qui venait d’être officiellement répudié. Ce qu’avait parfaitement compris les jeunes québécois qui, eux, considéraient cette répudiation comme un premier pas et étaient résolus à éliminer tous les principes de la LCI qu’ils considéraient comme la cause de l’impuissance et de la déliquescence de la LCI. C’était la seule chose dont ils étaient sûr. Une fois leurs marques prises, ils ont saisi la première occasion pour virer la secrétaire du SI. Et, dans cette organisation délabrée, prête à suivre n’importe quel « messie » lui promettant la survie, il leur a été très facile d’arriver à leurs fins.

Après avoir aggloméré autour d’eux une petite clique, cette « nouvelle direction rajeunie » a immédiatement liquidé le système des revendications transitoires, puis, un à un, fait valdinguer les autres principes (Révolution permanente, question femme, travail communiste dans les syndicats, impérialisme, etc.).

Il a fallu quelques mois de réglages avant d’y arriver, des mois pendant lesquels la LCI a eu des programmes ressemblant fortement à ceux que Molinier et Franck, après avoir scissionner des trotskystes, avaient brièvement avancés en 1935 avec l’expérience de « journal hermaphrodite » la Commune. Si Molinier/Franck cherchaient à s’adresser de façon « compréhensible » aux ouvriers, la LCI a cherché à s’adresser de façon « compréhensible » à « la gauche ». Cherchant la ligne de moindre résistance la LCI n’avançait qu’un dixième du programme trotskyste en n’avançant pas plus de trois à cinq revendications rase bitume, soit pour des blocs politiques, soit pour offrir un programme à des « oppositions » existant dans des organisations réformistes. Le tout ponctué de soutiens critiques totalement imprincipiels (PSL, MLPD) dans des élections.

Puis, vus les résultats plutôt médiocres, l’« économisme » a pris la place, avec des revendications encore plus minimalistes. Dernier exemple, en cours, les trois revendications, pas spécialement « de gauche », proposées pour construire la tentative de regroupement de la partie la plus nauséeuse du marécage de la gauche anglaise dans Your Party, qui s’est terminé par un appel à voter pour la bureaucrate Sultana au nom de l’éternel « moindre mal ».

Les vagues appels à construire un parti révolutionnaire ont été remplacés par des appels à ce que les « opposants » au sein des organisations réformistes … restent dans leurs organisations ! Puis la LCI a commencé à chercher par tous les moyens à envoyer ses militants faire de l’entrisme dans ces mêmes organisations. Et quand ce n’est pas refusé (TOE), ils s’y précipitent, le drapeau bien repassé et parfaitement plié restant dans le local de la LCI (dans le RCO en Australie ou dans AO au Québec).

Et si certains pensent que c’est une tactique pour faire exploser les contradictions au sein de l’« extrême-gauche » et faire comprendre à ses militants que leurs directions ne veulent pas aller « à gauche », on ne peut que leur faire remarquer que les jeunes québécois de la LCI n’ont rien inventé. Tous ceux qui, depuis pratiquement un siècle, ont raconté exactement ce genre de bobards et mis en pratique de tels raccourcis avec ce même genre de capitulations, les pablistes étant un des meilleurs exemples, ont finis comme rabatteurs des lieutenant-ouvriers des capitalistes, au mieux, ou comme agents directs des impérialistes.

La version « Perrault » de néo-« économisme » mâtiné d’un solide nationalisme de « patriotes » dans les nations non-impérialistes auquel en est arrivé la LCI actuellement n’est probablement qu’une étape.

La rhétorique à la Bernstein

Comme tous leurs prédécesseurs, les révisionnistes de la LCI ont une situation exceptionnelle le justifiant. Si Bernstein avait totalement inventé une situation « inédite » (démontée par Luxemburg), il est intéressant de noter que, pour son adhésion à la théorie kautskyste/bernsteinienne de l’ultra-impérialisme, la LCI recourt exactement au même procédé. Sans aucune pudeur, elle explique : « Lénine et Trotsky n’ont jamais confronté une situation où les principales puissances impérialistes étaient unies par la prépondérance écrasante de l’une d’elles. Ils n’ont pas davantage connu un monde où il y avait une seule superpuissance. Il ne suffit pas de citer Lénine et Trotsky, il faut étendre leur analyse et leur programme à ces réalités singulières. » (Spartacist français n°47, novembre 2024) Perrault et David Vincent ont été jusqu’à caviarder une citation-clé qu’ils font de Lénine [2] pour justifier leur « découverte » de la suppression des contradictions interimpérialistes, « découverte » basée sur leur ré-« vision » de l’histoire depuis 80 ans. C’est sans doute pour mieux faire passer leurs boniments auprès des quelques « anciens » qui sont restés dans le parti qu’ils « aiment et ne quittent pas » que nos jeunes dirigeants se sont crus obligés de citer Lénine.

« Votre véritable place est précisément dans le marais »

Ce plongeon dans le marais de la nouvelle LCI n’est donc en rien surprenante et nous ne pouvons que faire nôtre ce point de Lénine :

« De toutes parts nous sommes entourés d'ennemis, et il nous faut marcher presque constamment sous leur feu. Nous nous sommes unis en vertu d'une décision librement consentie, précisément afin de combattre l'ennemi et de ne pas tomber dans le marais d'à côté, dont les hôtes, dès le début, nous ont blâmés d'avoir constitué un groupe à part, et préféré la voie de la lutte à la voie de la conciliation. Et certains d'entre nous de crier : Allons dans ce marais ! Et lorsqu'on leur fait honte, ils répliquent : Quels gens arriérés vous êtes ! N'avez-vous pas honte de nous dénier la liberté de vous inviter à suivre une voie meilleure ! Oh ! Oui, Messieurs, vous êtes libres non seulement d'inviter, mais d'aller où bon vous semble, fût-ce dans le marais ; nous trouvons même que votre véritable place est précisément dans le marais, et nous sommes prêts, dans la mesure de nos forces, à vous aider à y transporter vos pénates. »

-- Lénine, «  Que faire ? », 1902, t.5, p. 361

Paris, le 30 mars 2026


Notes

[1] Nous ne parlons pas du révisionnisme staliniens qui est lié à la dégénérescence de l’URSS et donc est un cas plus particulier.

[2] On peut remarquer que « la nouvelle théorie » reconnaissant l’ «ultra-impérialisme » et la nouvelle période la justifiant sont dans deux articles de deux numéros différents, façon puzzle, pour assurer que cela ne saute pas aux yeux des lecteurs !