L’ultra-impérialisme : une ultra-niaiserie
Depuis l’été 2023 la LCI a changé de position et considère que nous sommes dans une ère « ressemblant » à l’ultra-impérialisme, et ce depuis … la fin de la deuxième guerre mondiale. Les contradictions entre les différents impérialistes auraient disparu, tous s’étant alignés et unis derrière la puissance de l’impérialisme US. Les deux citations clés pour leur révision sont :
« À bien des égards, l’ordre qui en ressortit ressemblait à l’« ultra-impérialisme », un système dans lequel les grandes puissances s’entendent pour piller ensemble le monde. Ce n’était pas le résultat de l’évolution pacifique du capital financier, comme l’avait prévu Karl Kautsky, mais de la suprématie d’une seule puissance bâtie sur les cendres de l’impérialisme en Europe et au Japon après la Deuxième Guerre mondiale. »
-- Le déclin de l’empire américain et la lutte pour le pouvoir ouvrier, Spartacist français n°46
et
« Pour analyser la Chine de façon marxiste, il faut partir des conditions tout à fait exceptionnelles qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale et la fin de la Guerre froide. Lénine et Trotsky n’ont jamais confronté une situation où les principales puissances impérialistes étaient unies par la prépondérance écrasante de l’une d’elles. Ils n’ont pas davantage connu un monde où il y avait une seule superpuissance. »
-- La nature de classe de la Chine, Spartacist français n°47
La seule évolution depuis la deuxième guerre mondiale aurait été un pillage du monde accéléré et rationalisé après la destruction de l’URSS, résultat d’une domination de l’impérialisme US encore plus développée.
Les justifications de l’ultra-impérialisme
Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme envisage l’ultra-impérialisme comme une ultra-niaiserie. Il explique et développe son impossibilité à partir des explications de Marx : le capitalisme fonctionne pour les profits dans une économie marchande -- ce qui ne peut provoquer que concurrence, conflits, guerres, etc. et rend impossible une entente entre capitalistes sur une longue période. En fait, subrepticement, c’est toute l’analyse du capitalisme faite par Marx que les dirigeants de la LCI viennent de mettre, comme Kautsky à l’époque de Lénine, à la poubelle. Et, comme on peut le voir, les dirigeants de la LCI sont parfaitement conscients qu’ils révisent les positions de Lénine (et de Trotsky qui était d’accord avec Lénine).
Dans l’article de Spartacist (n°46 en français), il suffit de quatre paragraphes pour couvrir les plus de 40 années qui vont de 1945 à la fin de l’URSS. Et toutes les rivalités entre les impérialistes sont totalement, et logiquement, occultées. Nous n’avons pas le temps ici de revenir sur ces 40 ans, mais toute personne un tant soit peu sérieuse peut aller consulter les journaux et revues des organisations trotskystes (les sections de la Quatrième internationale, puis du Comité international, puis de la TSI/LCI, entre autres) de toutes ces années pour y découvrir combien le monde chaotique et contradictoire n’a rien à voir avec le conte de fées des dirigeants de la LCI. Reconnaître que l’impérialisme US est très puissant après la deuxième guerre mondiale est une évidence. Mais affirmer que les autres impérialistes se seraient simplement alignés derrière lui parce qu’ils étaient moins puissants est un simple travestissement de la réalité.
Pourquoi cette « découverte » de la LCI ? Dans L’impérialisme, Lénine explique que Kautsky « offre aux ouvriers une abstraction sophistiquée, afin de les réconcilier avec leurs chefs dégénérés ». À sa minuscule échelle, l’objectif de la LCI est similaire. Elle essaie de se réconcilier (et de réconcilier les ouvriers) avec les rabatteurs d’« extrême-gauche » qui servent les chefs dégénérés (staliniens, social-démocrates, syndicalistes, etc.) qui dirigent les mouvements ouvriers du monde. En effet, face à ce monstre qu’est l’« hyper-méga-ultra-impérialisme » US, la priorité des priorités de la LCI maintenant est de passer son temps à essayer de convaincre cette « extrême-gauche » de se rassembler, de s’unifier, par tous les moyens possibles, pour « empêcher le pire ». Une telle perspective est en totale opposition aux principes marxistes-léninistes, et la LCI les renie un à un.
La réécriture de l’histoire
Les dirigeants de la LCI essaient de justifier leur révision de Lénine (dont le titre de son classique devient, pour la LCI, faux, puisque l’impérialisme n’est selon eux plus le stade « suprême », mais un simple stade !) en expliquant que Lénine et Trotsky n’avaient jamais confronté la situation où un seul impérialisme hyper-méga-ultra-puissant domine la planète. Si on met de côté l’empire anglais (qui avait déjà bien décliné de leur temps), nous ne pouvons que le confirmer : ni Lénine, ni Trotsky n’y avaient jamais été confrontés. Et on confirme que ni Cannon, ni les anti-pablistes, ni Robertson, ni personne d’autre n’y a jamais été confronté non plus puisqu’il n’y a que dans les cervelles de Perrault et David Vincent que cette situation existe.
On ne peut s’empêcher de remarquer que cette réécriture de l’histoire n’est pas sans rappeler Bernstein (toute proportion gardée bien sûr, eu égard à ce que représentait Bernstein). Lui aussi avait tenté de justifier sa révision de Marx par de « nouvelles conditions » qui auraient fait disparaître les contradictions au sein du capitalisme. Pour ses fins il avait falsifié complètement les réalités économiques et les statistiques (bon il le faisait avec un livre de 300 pages, pas en bâclant quelques paragraphes par ci par là). Kautsky (quand il était encore marxiste) et Luxemburg avaient détruit tous ses arguments et le tissus de mensonges qu’il colportait.
Aucune contradictions inter-impérialistes ?
Pour la LCI nouvelle, les impérialistes rivaux des USA n’auraient donc pas lutté pour conserver leurs pré-carrés. Marx et Engels ont passé des décades à expliquer les rivalités naissantes et grandissantes entre l’hégémon anglais et les capitalistes allemands ou français (certes à une époque non impérialiste) pour orienter programmatiquement le prolétariat. Lénine a continué et approfondi leur travail dans la période déclinante de l’Angleterre. Après le déclenchement de la première guerre mondiale, il a codifié le passage du capitalisme à son stade suprême, l’impérialisme, à la fin du 19ème siècle, ce qui a permis de comprendre la nouvelle ère historique et permis à la Révolution russe de gagner.
Il faut supposer que pour la nouvelle LCI toute la période de décolonisation qui a suivi la fin de la deuxième guerre mondiale a du être réglée par des directives dictées de Washington puisque les autres impérialistes « n’avaient d’autre choix que se ranger derrière les États-Unis ». Ou supposer que les capitalistes allemands ou japonais étaient, les doigts sur la couture, suivaient à la lettre les ordres de leurs maîtres de Wall Street. Et quand de Gaulle dénonçait l’intervention US au Vietnam (discours de Phnom Penh) ou quand il sortait de l’OTAN et voyageait à Moscou, il jouait à la perfection le rôle de « flic mou » que lui avait assigné l’impérialisme US. Et bien sûr, depuis la destruction de l’URSS, ce serait un pillage du monde parfaitement coordonné par les impérialistes, avec répartition proportionnelle (au budget militaire ?, au nombre d’habitants ?, au PIB?) auquel on a assisté. Juste, en exemple, ces quelques « détails de l’histoire » pour montrer l’ampleur du ridicule qui devrait s’abattre sur la LCI si on n’était dans une autre période.
On comprend pourquoi les journaux/revues de la TSI/LCI d’avant 2020 ont été remisés par les nouveaux dirigeants dans les caves (pour ceux qui n’ont pas fini au pilon). Même s’il y a eu des erreurs et des ratages (et pas des moindres) au cours de leurs plus de 50 ans d’existence, il est sûr que l’image du monde qui ressort de cette presse ne ressemble en rien à la caricature que les Perrault et Cie en font.
Lénine et Trotsky voyaient-ils plus loin que le bout de leur nez ?
Pour justifier qu’il n’y a pas eu de guerre mondiale dans les 80 ans qui ont suivi la deuxième, avec la domination absolue de l’hégémon US, la LCI essaie de sous-entendre que Lénine aurait ouvert la porte à la possibilité d’une alliance « ultra-impérialiste » de 80 années. Pour ce faire ils utilisent une citation de L’impérialisme de Lénine dont le plus intéressant réside, évidemment, dans … la coupure qu’ils en ont fait. Car nos écrivains se sont amusés à la découper pour éliminer deux phrases qui risquaient d’éveiller les soupçons (comme on l’a déjà indiqué, ce sont des professionnels du scalpel). Cette coupure montre clairement qu’ils sont conscients du forfait qu’ils commettent.
La citation telle qu’elle est dans la « revue théorique » de la LCI est :
« Il est inconcevable en régime capitaliste que le partage des zones d’influence, des intérêts, des colonies, etc., repose sur autre chose que la force de ceux qui prennent part au partage, la force économique, financière, militaire, etc. Or, les forces respectives de ces participants au partage varient d’une façon inégale, car il ne peut y avoir en régime capitaliste de développement uniforme des entreprises, des trusts, des industries, des pays […].
« Aussi, les alliances “inter-impérialistes” ou “ultra-impérialistes” dans la réalité capitaliste, et non dans la mesquine fantaisie petite-bourgeoise des prêtres anglais ou du “marxiste” allemand Kautsky, ne sont inévitablement, quelles que soient les formes de ces alliances, qu’il s’agisse d’une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d’une union générale embrassant toutes les puissances impérialistes, que des “trêves” entre des guerres. »
Maintenant, voici le passage complet, sans les […]. Car oui, il s’agit bien de deux paragraphes qui se suivent :
« Car il est inconcevable en régime capitaliste que le partage des zones d'influence, des intérêts, des colonies, etc., repose sur autre chose que la force de ceux qui prennent part au partage, la force économique, financière, militaire, etc. Or, les forces respectives de ces participants au partage varient d'une façon inégale, car il ne peut y avoir en régime capitaliste de développement uniforme des entreprises, des trusts, des industries, des pays. L'Allemagne était, il y a un demi-siècle, une quantité négligeable, par sa force capitaliste comparée à celle de l'Angleterre d’alors ; il en était de même du Japon comparativement à la Russie. Est-il « concevable » de supposer que, d'ici une dizaine ou une vingtaine d'années, le rapport des forces entre les puissances impérialistes demeurera in changé ? C'est absolument inconcevable.
Aussi, les alliances « inter-impérialistes » ou « ultra-impérialistes » dans la réalité capitaliste, et non dans la mesquine fantaisie petite-bourgeoise des prêtres anglais ou du « marxiste » allemand Kautsky, ne sont inévitablement, quelles que soient les formes de ces alliances, qu'il s'agisse d'une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d'une union générale embrassant toutes les puissances impérialistes, que des « trêves » entre des guerres. »
On voit l’importance des phrases supprimées. Lénine parle d’impossibilité de changement de « rapport de force » d’ici 10 ou 20 ans. Perrault et la LCI parlent d’une période de « paix relative » de … 80 ans, excusez du peu. Donc on voit la méticulosité et la précision des « théoriciens » de la LCI quand il s’agit de trafiquer les citations. Ils ont pensé, à juste raison, que des lecteurs pourraient la voir comme contradictoire au conte de fées. Lénine n’a, jusqu’à sa mort, jamais renié sa position sur l’ultra-impérialisme comme une impossibilité. Idem pour Trotsky. Perrault a du prendre sa calculette. Lénine était conscient jusqu’en 1923, donc 20 ans plus tard ça mène à 1943. Un peu juste par rapport à 1945, mais ça peut passer. Par contre, pour Trotsky, 20 ans après 1940, c’est 1960. Là çà ne le fait clairement pas. Perrault supprime. (Lol).
Où sont passés les trotskystes d’après la deuxième guerre mondiale ?
Nos nouveaux dirigeants ont donc pensé qu’il suffisait de « régler son compte » à Lénine pour que leur géniale trouvaille passe comme une lettre à la poste. Tellement fiers d’avoir trouver ce que personne n’avait découvert depuis 80 ans et tout imbus de leur personne, ils n’ont même pas envisagé ni considéré d’expliquer comment et pourquoi ceux qui, eux, avaient « confronté cette situation » n’ont pas remarqué l’« hyper-méga-ultra-impérialisme » qui reconfigurait totalement le monde dans lequel ils vivaient et agissaient. On parle ici des continuateurs de Lénine et Trotsky, ceux qui, pendant les presque 70 ans qui ont précédé l’adhésion de Perrault et David Vincent à une organisation du mouvement ouvrier, ont dirigé les organisations trotskystes et permis au marxisme-léninisme de continuer. Comment les Cannon et Cie ont-ils pu passé à côté de ce stade « méga-ultra-suprêne » du capitalisme, comment ont-ils pu faire pour ne déceler aucun indice d’une évolution fondamentale de l’impérialisme ?
Si Perrault et ses courtisans ne se posent même pas la question, c’est tout simplement qu’ils n’en ont rien à faire et qu’ils sont simplement dans la posture. Ils ne cherchent pas à analyser le monde pour le changer. Ils ne cherchent pas à éduquer de façon scientifique la classe ouvrière (et les membres de leur organisation). Non seulement ils n’en ont absolument pas besoin, mais ce serait contradictoire avec leur but central : réintégrer le marécage de « la gauche marxiste » pour essayer de faire pression pour que cette dernière « retrouve ses liens avec la classe ouvrière ».
Que leurs « nouvelles » théories soient complètement inconséquentes et incohérentes ne dérange apparemment personne dans la LCI. Et, autre indicateur de la dégénérescence de cette organisation, personne ne semble même se rendre compte que leurs « théories » sont tellement accablantes, fumeuses et saugrenues qu’elles risquent de provoquer un phénomène naturel de rejet, même parmi les plus nauséeuses organisations de la « gauche marxiste ».
Les personnes sérieuses (militants, ouvriers, jeunes, etc.), quant à elles, passeront leur chemin sans perdre de temps.
